Gardez les yeux grands ouverts

Gardez les yeux grands ouverts

by Laure Schortgen
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« Au début j’étais contre. Je me disais : « Qu’est-ce que c’est que ces bonnes femmes qui viennent là et qui essayent de remplacer les gynécos… ». Mais quand je vous ai vu à l’œuvre, alors là… j’ai changé d’avis. »

            Film historique ou relique, le documentaire Regarde, elle a les yeux grands ouverts de Yann Le Masson sortit en 1982 et réalisé avec le MLAC[1] d’Aix-en-Provence se regarde aujourd’hui encore comme un précieux aide-mémoire. Il rappelle que chaque combat n’est jamais réellement remporté, que tout acquis doit être sans cesse revisité et questionné. 

            Pendant presque 7 ans, de 1975 à 1982, Yann Le Masson, accompagné de nombreux autres techniciens, filme de l’intérieur la vie et les activités du MLAC d’Aix-en-Provence. Ce groupe de femmes se réunit pour échanger sur leurs corps, sur leurs désirs et pour envisager de vivre autrement leurs événements d’accouchement et d’avortement. Le film commence 9 mois après l’adoption de la Loi Veil, qui dépénalise et encadre pour la première fois l’avortement en France. Les MLAC se dissolvent alors peu à peu. Pourtant, celui d’Aix perdure. En effet, la particularité de ce groupe réside dans leurs pratiques qui dépassent leur revendication initiale. Si lors des avortements et accouchements, un médecin assiste les femmes du MLAC, ce sont elles qui mènent néanmoins l’intervention. Cette autonomie se place au centre de leur lutte : assister, apprendre, transmettre mais surtout agir pour soi-même et pour les autres. C’est ce qui leur vaudra, pour six d’entre elles, d’être inculpées puis jugées dans le procès d’Aix le 10 mars 1977[2]. A cette occasion, Yann Le Masson filme longuement l’ambiance extraordinaire qui règne à l’extérieur du tribunal : une alliance joyeuse d’hommes et de femmes venus crier et chanter leur soutien aux « filles du MLAC ».

            Cette notion de préoccupation collective est ce qui transparaît en premier dans l’œuvre. Si le film se concentre sur le combat des femmes du groupe, les hommes sont aussi présents et impliqués dans les discussions qui parcourent le documentaire. Au delà du propos, pas moins de « cinq groupes d’hommes et de femmes ont conçu et réalisé le film à des degrés divers[3] ». Le film alterne des séquences prises sur le vif des interventions du MLAC avec des scènes parfois reconstituées, souvent relatives au procès d’Aix. Il dévoile aussi le quotidien de ces femmes qui tentent de faire coïncider, parfois difficilement, leur espace domestique et leur espace de lutte.

« J’aimerais mieux comprendre »

            Lors de l’une des nombreuses discussions de groupe, une femme raconte comment très jeune, elle vécut un premier avortement aussi douloureux que destructeur. Après l’intervention, pour la punir et lui faire « comprendre » ses actes, elle est enfermée toute la nuit avec le fœtus. Elle explique comment, dés son arrivé au MLAC, elle a pu enfin « regarder en face » l’acte d’avorter et d’en prendre conscience. Un peu plus tôt dans le film, Fabienne et Nadine arrivent au MLAC pour se faire avorter. Les femmes du groupe les interrogent sur leurs moyens de contraception. Leurs réponses surprennent autant qu’elles révèlent une distance que la femme peut prendre au regard de son propre corps. Quand Fabienne se décrit extérieure  à son corps « je pensais être stérile », Nadine dit qu’elle ne parvenait pas à avaler cette pilule qui lui était pourtant prescrite, sans pouvoir se l’expliquer : « J’aimerais mieux comprendre », annonce t-elle.


            Les explications qu’on leur donne, notamment sur le processus d’avortement, sont simples et détaillées, attestant d’une connaissance sur l’anatomie féminine bien trop méconnue des femmes elles-mêmes. Surtout, c’est la mise à contribution de la femme pendant l’intervention sur son propre corps qui interpelle. Nadine introduit le spéculum, découvre son col de l’utérus, ralentit le processus quand la douleur est trop vive. En se regardant dans le miroir posé entre ses jambes, elle se voit pour la première fois non seulement en face, mais en profondeur. Autour d’elle, c’est un chœur de femmes qui l’accompagne : des indications, des gestes de bienveillance, de précision aussi dans les mots tout comme dans les mouvements. La question du regard se révèle alors être au centre de la mise en scène mais aussi du propos : regarder, c’est déjà comprendre. Regarder le corps des autres, c’est regarder son propre corps, c’est l’éduquer, le questionner pour au final, en reprendre possession.

Conquérir son corps

« Prendre trop de plaisir c’est aussi trop comprendre qu’on a un corps et l’assumer »

Nicole Grand

            Une séquence capitale vient couper le film en son milieu, permettant au spectateur de reprendre du recul sur le contexte et surtout sur le déplacement historique de la lutte. Assises en cercle dans un jardin, à l’ombre d’un soleil brûlant, les femmes du MLAC se concertent à tour de rôle sur l’avenir de leur mobilisation et tentent de répondre à cette question qui parcours le film : « Faut-il continuer ?». Certaines femmes veulent arrêter les permanences pour reprendre une pleine place dans leur foyer quand d’autres pensent que le combat continue mais qu’il vaut mieux faire valider leur pratique dans les institutions médicales reconnues. Certaines expriment leurs interrogations, voire leur méfiance quand aux réels acquis suite à l’adoption de la Loi Veil. Elles dénoncent un accompagnement balbutiant pour ne pas dire inexistant dont résulte encore et toujours l’isolement des femmes. L’une d’elle clame avec force : « Un avortement, c’est quelque chose de dur mais c’est tout sauf être malade. De voir une femme dans cet état, assise dans une chaise roulante avec une petite chemise, à attendre complètement seule dans un couloir… Je vois pas ce que l’on a gagné là-dedans, toutes ! ». Un triste constat qui en devient même inquiétant quand il résonne encore avec certains témoignages presque quarante ans plus tard.

            A l’aune du retour de débats que l’on pensait dépassé sur le corps des femmes et leur liberté à en disposer, Regarde, elle a les yeux grands ouverts nous rappelle avec autant de douceur que de fureur les petites histoires d’une lutte qui perdure entre encore aujourd’hui. Le film joue un rôle salvateur pour toute construction d’une réflexion sur le droit à l’avortement, mais aussi de l’accouchement à domicile, qui bien que très encadré et maîtrisé, reste encore souvent méprisé et considéré comme exagéré, rétrograde ou encore une lubie de certaines classes privilégiées. Il faut comprendre que le cœur des revendications de ces femmes ne réside pas tant dans l’appropriation de pratiques relevant de la médecine légale mais avant tout d’une pleine réappropriation de son corps, qui commencerait par la transmission et qui s’incarnerait à terme dans une confiance active en celui-ci.

            Le film se termine comme il a commencé, par une mise au monde. Nicole, la force vive du groupe, accouche chez elle entourée de tous ses proches. Il est filmé comme un événement intime mais pourtant toujours collectif. L’attente est tranquille, les enfants déjeunent dans la cuisine et plaisantent avec les amis des parents. Dans la pièce principale de la maison, Nicole dirige son accouchement comme elle l’entend : tantôt concentrée ou relâchée, changeant de position, maîtrisant son souffle quand les autres le retienne, mobilisant ceux qui l’entourent pour l’aider aux différentes étapes.

            Ce n’est pas tant un idéal d’accouchement qui transparaît dans cette ultime scène, mais plutôt une démonstration que l’accouchement est une expérience où c’est bien la femme, seule, qui exalte toute sa force au monde.  

Laure Schortgen

[1]    Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception.

[2]    Elles sont accusées de pratique illégale de la médecine et de tentative d’avortement sur une mineure de 17 ans, sans le consentement de ses parents. Voir l’article de Paul Choveron « Jugement modéré pour les six militantes du MLAC accusées d’infraction à la loi Veil » paru le 12 mars 1975 dans le journal Le Monde.

[3]    Propos issus du générique de fin.

Pour ouvrir plus grand :

Bibia Pavard, « Genre et militantisme dans le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception. Pratique des avortements (1973-1979) », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 2009

Paul Chovelon, « Jugement modéré pour les six militantes du MLAC accusées d’infraction à la loi Veil », 1977

Charlotte Bienaimé, l’épisode « Nos corps, nos choix » de l’émission Grande traversée : Women’s power, les nouveaux féminismes, France Culture, 2016

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